Origène d’Alexandrie et la réintégration des êtres

« La pensée d’Origène d’Alexandrie restituée »

Origène d’Alexandrie († 252) est un penseur dont la riche postérité métaphysique participe d’un courant original porteur d’une sensibilité singulière en raison des thèses qu’il soutint, développant des conceptions théoriques en de nombreuses pages dont, hélas, beaucoup furent perdues, modifiées, réécrites et parfois même détruites volontairement, car contredisant de façon trop catégorique et frontale les positions officielles de l’Église.

C’est  pourquoi le présent ouvrage s’inscrit dans la volonté de rappeler les grandes lignes de l’enseignement origénien, en exposant ses principales positions au sujet de l’émanation des âmes, leur préexistence dans l’immensité divine, le caractère de « nécessité » qui conduisit à la décision de la création du « monde visible », l’enfermement des démons dans des corps matériels pour leur servir de prison, et enfin le retour à « l’unité » lors de la consommation des temps, qui correspondra avec l’annihilation de l’univers visible et au mouvement de réunion au sein du « Principe » de tous les règnes de la création (animal, végétal et minéral), ce en quoi consistera la « réintégration universelle ».

Ainsi donc l’aspiration qui guida la rédaction de la présente étude, consista à faire en sorte qu’Origène soit « restitué » selon l’authenticité de sa doctrine cosmogonique, anthropologique et eschatologique, que l’on a vu resurgir sous diverses formes par épisodes réguliers depuis sa condamnation au VIe siècle, jusqu’à réapparaitre dans le sillage d’émergence de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle au sein d’un Ordre dit des « Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers ». Il importait en conséquence de redonner leur caractère « opératif » à ces thèses, afin qu’elles soient capables de nourrir les réflexions et méditations des « chercheurs » qui espèrent légitimement accéder aux lumières de la connaissance, et surtout s’engager concrètement dans l’œuvre de « réintégration des êtres ».

 

« Semper enim similis est finis initia.»

(La fin est toujours semblable au commencement)

Origène, Traité des Principes, I, 6, 2.

 

La frappante similitude des thèses communes entre Origène et Martinès de Pasqually († 1774) a été signalée dès le XIXe siècle, tout d’abord, par Adolphe Franck (1810-1893), professeur de philosophie, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, qui publia une étude sur la Kabbale en 1843, considérant qu’elle avait sa source en Perse avec Zoroastre, et désigna l’Alexandrin comme celui qui ouvrit la voie au « mysticisme symbolique » et fut celui qui en exprima d’ailleurs les thèses avec le plus de radicalité.

D’autres chercheurs, comme Louis-Ignace Moreau (1807-1881) [1], qui fut conservateur de la bibliothèque Mazarine ainsi que Jacques-François Denis (1820-1897), agrégé de philosophie, doyen de la Faculté de Caen, abondèrent également dans ce sens et confirmèrent  cette étrange parenté. Ainsi Jacques-François Denis développa largement les points de convergence entre les positions d’Origène et la doctrine de Martinès, telle que traduite, méditée et interprétée par celui qui fut l’un de ses plus proches disciples et son secrétaire particulier l’aidant dans la rédaction de son Traité sur la réintégration des êtres, Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803).

La manière dont la « chute » est pensée et interprétée, montre des convergences qui ne peuvent être le simple fruit d’une coïncidence hasardeuse, mais participent incontestablement d’une source identique. La ressemblance entre les thèses telles qu’on peut les trouver chez Origène, et la façon dont Saint-Martin les exprime avec son style particulier, est d’une telle évidence que l’on est légitimement en droit de se demander si le Philosophe Inconnu a lu le Traité des Principes, ou bien si, tout simplement, et ce qui est le plus probable, les connaissances doctrinales ne lui sont pas parvenues directement par Martinès de Pasqually, qui lui les possédait probablement par transmission familiale.

Nous sommes donc vraisemblablement – ayant à l’esprit qu’Origène devint une source évidente de référence au sein des courants participant du dualisme médiéval, ceci ayant conduit certains chercheurs à considérer que le catharisme pouvait être défini, selon leur expression assez bien choisie, comme étant un « origénisme tardif » -, en présence d’une filiation théorique des principaux thèmes de la doctrine martinésienne, sachant que la thèse de l’univers physique créé par « nécessité » ne se retrouve, et c’est là un point à considérer avec grande attention, que chez les auteurs imprégnés des thèses origénistes, qu’il s’agisse d’écrits circulant à la périphérie de la kabbale, juive ou chrétienne, ou bien chez Origène lui-même dont l’édition intégrale des œuvres, ne l’oublions pas, fut effectuée au XVIIIe siècle [2].

« Origène d’Alexandrie et la réintégration des êtres »

Le Mercure Dauphinois, 2026, 360 pages.

Notes.

[1] L.-I. Moreau, Le Philosophe inconnu, Réflexions sur les idées de Louis-Claude de Saint-Martin Théosophe, Paris, Jacques Lecoffre et Cie, 1850.

[2] L’édition publiée par dom Charles-Vincent de la Rue des Origeniana à Paris, en 1759  fait, ce point n’étant pas à négliger de par la concordance des dates, qu’il n’est pas impossible que Martinès ait éventuellement pu accéder à ces volumes en y puisant quelques références thématiques pour son Traité (cf. Œuvres complètes en 4 vol., avec notes de l’édition des Origeniana de Pierre-Daniel Huet, 1668, Commentaires grecs et latins d’Origène sur le Nouveau Testament, Manuscrits de la Bibliothèque municipale de Lyon, 1812.)

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